Tout l’océan dans une goutte d’eau.

L’audience du 30 juin vue par Stéphane Brizé, réalisateur et scénariste de films, notamment « La loi du marché », « Mademoiselle Chambon », « Une vie », « En guerre » et enfin « un autre monde ».

Tout l’océan dans une goutte d’eau.

Jeudi 30 juin 2022, avant dernier jour du procès en appel des six cadres de France telecom. Il y a quelques jours, le parquet a requis, en se fondant sur les peines prononcées en première instance : 6 mois de prison ferme pour l’ancien PDG Didier Lombard ainsi que pour son N°2, Pierre-Louis Wenès (contre 4 retenus par le jugement précédent). 6 mois avec sursis simple pour leurs complices. Des réquisitions identiques pour ces derniers au jugement de première instance.

La journée commence par un peu d’attente sur le trottoir devant le palais de justice de l’île de la Cité. Il est 8h35, l’audience commence à 9h00. Mesures de sécurité obligent, la police fait passer les gens au compte-goutte. Et au nom d’un privilège que le droit divin leur a sans doute accordé, messieurs Lombard et Wenès, accompagnés de leurs épouses, remontent la file d’attente en passant devant tout le monde en même temps que la femme de Louis-Pierre Wenès – d’un ton qui est à l’amabilité ce qu’un ordre de kapo est à la politesse – demande au policier de les laisser entrer dans le bâtiment. Avec cette phrase brandie comme un trophée « nous sommes les prévenus, nous devons entrer immédiatement ». S’il y a tout l’océan dans une goutte d’eau, peut-être pouvons-nous entendre là le sentiment profondément ancré chez ces personnes d’appartenir à une autre caste que celle de la populace à laquelle ils sont ignominieusement mêlés. Arguer si fort de sa condition de prévenu comme un petit marquis brandirait son titre pour entrer dans la chambre du Roi, en dit sans doute long sur la place qu’ils pensent occuper dans le monde mais aussi sur ce qu’ils pensent de leur responsabilité dans toute cette affaire. D’autres avanceraient le profil bas, s’arrangeraient pour ne pas être remarqués alors qu’ils sont au cœur d’un des plus grands drames de l’histoire de l’entreprise moderne. Eux non. L’arrogance comme un talent qui ne se discute pas. Je crois que je suis fasciné avant d’être effaré. Car je ne sais pas comment cela peut être.

C’est vrai que pour une fois qu’ils vont pouvoir entendre des gens dirent du bien d’eux – leurs avocats en l’occurrence – pendant plus d’une heure, ce serait dommage d’arriver en retard.

Aujourd’hui, c’est le jours de la défense de ceux qui ont des prénoms composés : Guy-Patrick Cherouvrier, l’ancien DRH de l’entreprise et Louis-Pierre Wenès. Le numéro 3 puis le numéro 2, avant d’arriver demain au N°1. L’expression « garder le meilleur pour la fin » s’applique-t-elle dans leur cas ?

Régulièrement, lorsque j’écris mes scénarios, je suis obligé de baisser le curseur du réel afin que mes fictions, nourries de nombreux témoignages de salariés, paraissent crédibles. Qu’on ne puisse me dire que j’instruis à charge. Et bien j’avoue que si on m’avait proposé d’utiliser les arguments que Maître Solange Doumic, l’avocate de Guy-Patrick Cherouvrier, avait produits en ce jour de plaidoirie, je n’aurais pas osé. Je note au passage que notre prévenu, DRH du groupe, à force sans doute d’entendre son nom de famille a dû ne plus y percevoir le sens des mots. « Cher ouvrier »… ça aurait pourtant pu être hyper inspirant.

(Dessin de Claire Robert)

La stratégie de Maître Doumic, comme celle de sa consœur et de son confrère qui travaillent à la défense de Louis-Pierre Wenès et qui plaideront ensuite – et sans aucun doute des avocats des autres prévenus – est de nier d’abord toute responsabilité de leur client dans cet énorme drame. Puis, quand cela n’est plus complètement possible de nier, il s’agit de diluer la responsabilité. En cela Maître Doumic fait son travail, elle est payée pour. Ce qui est intéressant, c’est d’entendre les arguments qui sont convoqués. Ils racontent aussi le talent – ou le manque de talent aussi parfois – de celle ou celui qui œuvre à la défense de son client.

Guy-Patrick Cherouvrier est arrivé dans l’entreprise après la mise en place des plans NExT (Nouvelle Expérience de Télécommunication) et ACT (Anticipation et Compétences pour la Transformation). Deux plans pour emmener France Telecom dans une nouvelle ère de compétitivité. Mot poli pour souvent dire « profitabilité ». Calendrier professionnel qui, selon son avocate, lui ôtait toute responsabilité dans les drames pour lesquels il est aujourd’hui dans cette salle d’audience. Il était à la barre dans la tempête mais il est monté sur le bateau après le départ. Une question me brûle les lèvres, Maître : en suivant très prosaïquement votre raisonnement, est-ce que ça veut dire que tous ceux qui ont tué avec une arme à feu ne sont pas responsables puisqu’ils n’ont pas inventé le pistolet ?  

Mais sans doute que Maître Doumic compte sur la suite de sa démonstration pour nous convaincre définitivement de l’innocence de son client. Car elle explique longuement que nous vivons des mutations énormes depuis de nombreuses années, que la technologie a rendu nos enfants dépendants aux écrans, que nous ne les voyons qu’amorphes devant leur téléphone ou leur tablette, à la maison, dans les transports, à l’école et même lorsqu’ils vont dîner en amoureux au restaurant. C’est le deuil d’une époque révolue qui est source de souffrance pour le plus grand nombre, affirme-t-elle. Et cette douleur est bien plus profonde et ancienne chez tout le monde en général – et chez les salariés de France Telecom en particulier – que celle initiée par la mise en place des plans NExT et ACT. Ces pauvres gens sont les victimes d’un monde en mutation, conclut-elle. Une autre question, Maître, je suis obligé : toujours en suivant votre argumentation, si on imagine une certaine homogénéité de la représentation humaine dans la société, est-ce que ça veut dire que dans toutes les entreprises on se suicide autant qu’à France Telecom ? Je ne voudrais pas trop m’avancer mais je crois que non.

Je suis pourtant sûr que Maître Doumic va finir par sortir l’argument définitif, celui qui met tout le monde d’accord. Parce que quand même, au niveau de la rémunération de monsieur Cherouvrier, on a les moyens de se payer un avocat parmi les plus brillants et les plus convaincants du barreau. Mais force est de constater que si l’indécence est un talent – Madame Wenès m’en avait déjà donné un peu la preuve en tout début de journée – Maître Doumic a eu, avec sa démonstration à venir, ce que j’appellerais du génie.

Un des chiffres clé de ce procès, ce sont les 22000 collaborateurs (sur les 120 000 salariés) dont l’entreprise devait se séparer à l’époque de la mise en place des plans NExT et ACT. Un autre chiffre clé ce sont les 39 parties civiles. C’est-à-dire les 39 cas de suicide, de tentatives de suicide ou de burn-out retenus par les magistrats instructeurs parmi les bien plus nombreuses personnes qui ont perdu la vie, qui ont tenté de mettre fin à leurs jours ou qui ont fait de lourdes dépressions tout au long de cette tragique affaire. « A combien de veuves considère-t-on une guerre cruelle ? Une seule ». En prenant soin de revendiquer son humanité par cette belle phrase extraite de La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Maître Doumic s’autorise à dire que 39 parties civiles, c’est 0,03% du personnel de toute l’entreprise et 0,17% des 22000. En concluant que « qu’on le veuille ou non, c’est très peu ». Il fallait oser… Chapeau l’artiste. 

C’est en ça que je dis que le réel ne rentre pas dans la fiction. Sur un écran de cinéma, personne ne peut croire en un argument plein d’autant d’indécence. Comment oser cette atroce mathématique ? Devant Goebbels je ne dis pas, ça se tente, mais devant un tribunal de notre République ? Je veux bien que la froide pensée libérale irrigue bien au-delà de l’entreprise privée la plus cynique mais tout de même la démonstration est bien audacieuse.

Et pour terminer sa brillante prose, entre lyrisme et émotion, Maître Doumic a fait le portrait de son client que j’ai presqu’envie de simplement appeler Guy-Patrick tellement l’émotion m’a gagné à ce stade de la plaidoirie. Voilà un homme qui n’avait eu d’autre but que d’accompagner les salariés, a-t-elle expliqué, un homme qui n’a jamais cessé d’œuvrer à leur bien-être, qui sans cesse a été à leur écoute. Lui, le discret, l’homme droit, honnête et courageux, a-t-elle même ajouté comme dans un miaulement touchant. « Nous sommes de la même pâte humaine, victimes et prévenus. Mon client est triste. Il n’a pas le droit de dire qu’il est triste et qu’il n’est pas responsable ? Il faudrait obligatoirement qu’il dise « je suis coupable » pour enfin soulager les parties civiles ? N’est-ce pas cela l’indécence ? ». Je me permets une petite incise pour dire – au risque de paraître trop idéaliste, j’en ai bien conscience – que je trouve la démonstration par l’arithmétique narrée plus haut un poil supérieure dans l’indécence. Et comme un bouquet final, nous avons eu droit à cette conclusion : « Regardez l’homme, son cœur et pas la fonction. Il ne mérite pas l’opprobre. Relaxez Guy-Patrick Cherouvrier ». Nous verrons si le tribunal sera sensible à ces arguments.

Mais en réalité que risque le client de Maître Doumic ? 6 mois avec sursis. Ce n’est pas rien 6 mois avec sursis, c’est vrai, ça fait tache dans un CV. En même temps, il n’en aura plus besoin, il est en retraite. Une très belle retraite même.

Je me demande en fait pourquoi tous ces cadres – excepté Olivier Barberot, un des responsables RH – ont interjeté appel après la première instance. Pour laver leur honneur, sans doute, puisqu’ils ne s’estiment pas responsables de tous ces morts, de toutes ces tentatives de suicides, de tous ces burn-out, de toute cette souffrance au sein de cette entreprise qu’ils ont dirigée ? Au passage, il est étonnant d’entendre les avocats nier la moindre part de responsabilité chez leurs clients durant toutes ces années. Ces cadres ne sont décisionnaires de rien, ils ne donnent jamais d’ordre à personne. C’est fou quand même. Alors que j’imagine bien qu’ils devaient se revendiquer comme très responsables de beaucoup de choses lorsqu’ils allaient discuter leurs bonus et leurs stock-options.

Mais est-il réellement possible pour l’un d’entre eux de se dire responsable d’avoir causé la moindre souffrance à quiconque alors qu’ils sont plusieurs dans le box des accusés ? De la même manière qu’il est quasi impossible de s’autoriser à penser autrement, à dire différemment au sein de l’entreprise, est-il aujourd’hui possible pour eux de se lâcher la main ? Oser dire autrement, oser penser différemment, sous le regard de ses co-accusés, est-ce finalement une option envisageable ? Sans doute pas. La peur du bannissement, de l’opprobre de sa classe, la crainte du rejet, il est peut-être là l’impossible. Le regard de l’autre comme un mur infranchissable. Bien plus infranchissable que celui de sa propre conscience. Chaque prévenu serait seul dans son box que certaines certitudes auraient peut-être fini par s’émousser. Peut-être aussi que la crainte de peines plus importantes aurait pu faire surgir une parole de remise en question.

Pour les familles de ceux qui ne reviendront jamais, pour les salariés qui ont tenté de mettre fin à leurs jours, les peines encourues par les prévenus, même les plus lourdes, doivent paraitre bien minces au regard de leurs souffrances. Celles passées et celles qui resteront à jamais. Sans aucun doute. Avec ce regret qui s’entend, la vertu que l’on peut attendre de ce procès en appel est qu’il confirme la responsabilité et la culpabilité de personnes physiques dans le « harcèlement institutionnel » mis en place dans l’entreprise. Une notion juridique validée par le premier jugement du 20 décembre 2019. La violence comme un problème systémique. La violence comme la conséquence inévitable d’un capitalisme décomplexé par le désengagement toujours plus grand de l’État.

(Dessin de Claire Robert)

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