Si c’était à refaire…

Audience du 17 juin vue par Juliette BOURGEOIS, avocate en droit du travail, membre du Cabinet BOURGEOIS MARIUS Associées, intervenante à la permanence conditions de travail et santé.

Si c’était à refaire…

Cette audience du vendredi 17 juin clôt la série d’interrogatoires récapitulatifs des prévenus avec Louis-Pierre Wenes et Didier Lombard.

L’un et l’autre auront l’occasion, pour la dernière fois avant que ne débutent les plaidoiries des parties civiles, de présenter des observations et répondre aux questions de la Cour et des avocats.

  • Louis-Pierre Wenes est déjà à la barre lorsque la Présidente de la Cour, Pascaline Chamboncel-Saligue, arrive dans la salle d’audience. Il l’attend.

Après un rappel des formalités d’usage et de l’ordre du jour, il assène : « J’ai affirmé et je continue à affirmer que pour moi, il n’y avait pas un malaise généralisé. »

Le ton est donné. On se doute bien qu’après avoir interjeté appel de leurs condamnations, les prévenus ne sont pas là aujourd’hui pour admettre leur part de responsabilité dans cette « affaire des suicides ».

Cela commence donc par la négation du postulat de base : la crise sociale et le mal être des salariés.

Louis-Pierre Wenes évoque les bilans sociaux. Il n’y avait pas, selon lui, de variation significative ni de l’absentéisme ni des arrêts maladie, « alors que normalement s’il y a une crise, cela fait partie des premiers indicateurs qui commencent à bouger ».

Lorsque la Présidente, puis les avocats des parties civiles, l’interrogent sur les nombreuses alertes qui auraient dû attirer son attention, à commencer par la création de l’observatoire du stress et des mobilité forcées par les syndicats SUD et CFE-CGC, celui-ci renvoie la balle à Olivier Barberot, ancien DRH et absent de ce procès en appel.

Se disant choqué, meurtri par l’image de « brute » attribuée par certains médias, Louis-Pierre Wenes se décrit ensuite comme un homme pétri de valeurs humaines et sociales, héritées selon lui de sa culture protestante :

« Quand on franchit la ligne et quand il y a quelque chose qui porte atteinte à une personne je suis très déterminé » … « Il faut tendre la main ».

Il se targue de la mise en place de cellules d’écoute et d’accompagnement pour les salariés, ces fameuses structures dont l’inutilité en matière de prévention des risques psycho-sociaux et le mode de fonctionnement ont été décriés par les syndicats, mais aussi par les médecins du travail car contraires à leur règles déontologiques.

Une avocate des parties civile l’interroge alors : « Si vous avez mis en place des cellules d’écoute c’est bien que vous aviez conscience que ce malaise était généralisé… » 

Mais Louis-Pierre Wenes campe fermement sur sa position : pas de malaise généralisé, pas d’alerte significative… Et pourtant, lors de son interrogatoire de la veille, Nathalie Boulanger, son ancien bras droit, indiquait avoir ressenti de l’inquiétude pour les salariés restants dans l’entreprise à compter de janvier 2007 (le dégraissage des effectifs de France Télécom avait déjà abouti à des départs massifs à la fin de l’année 2006).

Nathalie Boulanger faisait alors partie de la garde rapprochée de Louis-Pierre Wenes et il est permis de croire que la problématique de la surcharge de travail des salariés restants avait été évoquée avec son supérieur, ce que lui fait remarquer la Présidente.

Mais Louis-Pierre Wenes dit ne pas s’en souvenir. Il s’engouffre dans des explications nébuleuses qui débouchent sur un échange surréaliste avec Pascaline Chamboncel-Saligue :

« Vous ne répondez pas sur le cœur du sujet », constate-t-elle.

  • ­­­­Je n’ai pas compris la question,
  • Je ne vais pas répéter, je considère que cette réponse n’est pas directe.
  • J’ai le droit de ne pas comprendre la question.
  • Je ne vais pas répéter la question à l’infini.
  • Je veux qu’on note que je n’ai pas compris la question. »

Si Louis-Pierre Wenes peine donc à répondre à certaines questions, l’ex-dirigeant sait en revanche faire preuve de la plus grande acuité lorsqu’il est question de sémantique. Ainsi n’hésite-t-il pas à corriger la Présidente lorsqu’elle relève que la surcharge de travail et l’adaptation à de nouveaux métiers pour les salariés restants constituaient des facteurs de stress.

« De l’inconfort », rectifie-t-il.

Rappelons que l’une des déclinaisons du plan ACT était une « réduction du confort dans les postes non prioritaires », objectif qui s’est traduit par desenvois répétés de courriels, des entretiens de « progrès » systématisés, une surcharge de travail ou une absence de travail, des process de travail mal expliqués ou/et mal appliqués, des contrôles excessifs et/ou incompris, des pressions pour atteindre des objectifs ambitieux dans un contexte de raréfaction des moyens…(cf ordonnance de renvoi).

De l’inconfort… Difficile d’aller plus loin dans l’art de l’euphémisme.

Au cours de cet interrogatoire, Louis-Pierre Wenes évoque à plusieurs reprises l’absence de dialogue avec les syndicats. Des syndicats qui, d’après lui, étaient restés dans un mode de fonctionnement d’il y a 10 ou 20 ans. Parce qu’ils exigeaient des explications plus fournies que le document de présentation de quelques pages qu’il leur avait présenté en réunion.

L’ancien n°2 de France Télécom fait aussi part de son étonnement de voir les représentants du personnel arriver à la réunion munis d’un Code du travail…

Il dépeint ainsi sa propre vision du dialogue social : pas trop de formalisme, pas trop de règles…

Tout en se défendant de toute critique à l’égard des syndicats, Louis-Pierre Wenes déplore pourtant leur attitude de blocage systématique et leur opposition aux cellules d’écoutes qu’il avait mises en place.

Comme depuis le début de ce procès, les prévenus font peser sur les syndicats la responsabilité de l’échec des négociations.

Subitement, la mémoire lui revient et Louis-Pierre Wenes se souvient avoir entendu, lors d’une précédente audience, un représentant syndical dire : « On n’arrivait pas à mobiliser, alors on est partis sur les suicides. » La fameuse crise « syndicalo-médiatique », comme le soulignera avec ironie Maître Benoist, avocat du syndicat CFE-CGC…

La Présidente lui fait remarquer qu’elle n’a jamais entendu de tels propos à la barre.

Lui est alors posée la question de savoir s’il aurait agi différemment aujourd’hui.

Si c’était à refaire, il forcerait, dit-il, la création d’un dialogue avec les organisations syndicales : « C’est pas mon boulot, c’est celui des DRH. Mais j’aurais forcé. »

Le passage en force, un savoir-faire qu’on ne saurait nier à Louis-Pierre Wenes et dont la maîtrise l’a conduite sur le banc des prévenus de ce procès.

(Dessin de Ornella Guidara)
  • Lui succédant à la barre, Didier Lombard n’a guère été plus convaincant. Même formulées sur le ton de l’humour (il se présente comme quelqu’un de « taquin ») ses déclarations sont tout aussi choquantes.

Des traits d’humour plus que douteux, comme quand il répond à la Présidente qui lui rappelle que c’est à la demande de ses avocats qu’il est entendu en dernier à cette audience, pour ne pas créer une situation d’inconfort : « Je vais très bien je ne vais pas porter plainte pour harcèlement. »

Ou encore lorsque la Présidente lui rappelle que Monsieur Barberot a été définitivement déclaré coupable des faits de harcèlement moral, n’ayant pas fait appel de sa condamnation, et lui demande s’il le considère coupable.

Didier Lombard répond par la négative, expliquant que si l’ancien DRH n’a pas souhaité se joindre à lui dans ce nouveau procès, c’est parce qu’il préfère rester au soleil… 

A l’instar de Louis-Pierre Wenes, Didier Lombard n’éprouve aucune difficulté à nier l’évidence, ni à user de fausse naïveté : « Je trouve ça bizarre de me voir accusé d’avoir fait pression pour que les gens s’en aillent. Ça me choque ».

L’ancien PDG rappelle alors la situation délicate de l’entreprise à l’époque des plans Act et NExT : l’ex-monopole public, plombé par une dette abyssale et des sureffectifs, devait migrer vers l’Internet et le mobile. Un constat que tout un chacun peut entendre.

En revanche, son affirmation selon laquelle la question des effectifs ne faisait pas partie du paysage laisse dubitatif.

Puis, Didier Lombard enfonce le clou : « En dehors des tracts syndicaux, il n’y avait aucune preuve qu’on ait déplacé les gens. »

Les salariés ont pourtant bien été déplacés : comme des pions, d’un poste à un autre, sans formation, ni le moindre accompagnement… Tout cela n’est pas né de l’imagination des syndicats mais d’une pratique managériale popularisée sous le vocable « time to move ».

La présidente résume donc la position de l’ex-PDG :

« Donc pas d’incitation au départ ? »

  • Certainement pas.
  • Certainement pas ? On a bien compris. »

Durant cette audience, Maître Topaloff, avocate de SUD, a demandé à Didier Lombard : « En quoi vous avez évolué ? »

Elle connaît la réponse.

Si c’était à refaire, on doute que les deux anciens dirigeants auraient agît autrement.

Mais on ne pourra plus ignorer les conséquences terrifiantes d’une casse sociale organisée dans le prolongement d’une privatisation à tout prix. En supposant que personne parmi les dirigeants de la Poste ou de la SNCF ne tienne à devenir le prochain Lombard ou Wenes.

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