« Rien n’est Vrai, tout est vivant »

La chronique du 2 juin vue par Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire des universités, auteur de La Fabrique de nos servitudes (2022, Les Liens qui Libèrent) ; préside actuellement L’Appel des appels, association initiée en 2009 avec Stefan Chedri pour protester contre la casse des services publics et la prolétarisation des professionnels, et Alain Abelhauser, psychanalyste, professeur des universités (psychopathologie clinique), auteur de Mal de femme (Seuil, 2013) et Un doute infini (Seuil, 2020) ainsi que, avec Roland Gori et Marie-Jean Sauret, de La folie Évaluation. Les nouvelles fabriques de la servitude (Mille et une nuits, 2011). Il a succédé à Roland Gori à la présidence du SIUEERPP (Séminaire Inter-Universitaire Européen d’Enseignement et de Recherche en Psychopathologie et Psychanalyse).

« Rien n’est Vrai, tout est vivant[1] »

Comme elle résonne curieusement cette phrase du poète antillais Édouard Glissant au moment où nous nous entassons dans une des files d’attente des entrées du Tribunal de la Cour d’Appel de Paris. Ici tout est gris, quadrillé, armes sans bagages, immobile. Il nous faudra une bonne heure avant d’accéder aux portiques de contrôle, style aéroport et salle d’imagerie médicale. Il faut dire qu’aujourd’hui le procès France Télécom se tient en même temps que celui des attentats djihadistes de novembre 2015. Curieuse coïncidence qui fait se superposer la violence technocratique et les meurtres sectaires, les pouvoirs des dominants et la folie théo-fasciste. Comme un air de gémellité entre la violence du pouvoir d’humilier, de dégrader, de « casser » et la nudité du meurtre dont elle est un ersatz ; comment ne pas penser à Michel Foucault analysant les relations des sujets au pouvoir : « est-ce que cela veut dire qu’il faille chercher le caractère propre aux relations de pouvoir du côté d’une violence qui en serait la forme primitive, le secret permanent et le recours dernier – ce qui apparait en dernier lieu comme sa vérité, lorsqu’il est contraint de jeter le masque et de se montrer tel qu’il est ?[2] » Il faut dire que l’on a le temps de penser et de rêvasser pendant l’heure d’attente où immobiles nous voyons défiler prévenus, avocats, convoqués, public et curieux. Face à nous d’autres files, celles des touristes qui attendent pour visiter la Sainte-Chapelle. Décidément tout y est, le spectacle peut commencer… la société de consommation a installé son décor et ses rituels pour donner ses comédies et ses tragédies.

Nous entrons dans la salle du tribunal, elle n’est pas pleine à craquer. Les « monstres » sont dans l’autre salle, celle des « terroristes ». Ici on ne juge que des « attentats » à la dignité de l’homme, des attentats aux métiers et à ceux qui les exercent. Au fur et à mesure de l’audience nous entendrons beaucoup parler de « métiers », des changements que les nouvelles technologies et les exigences des investisseurs leur imposent. Pour finalement nous rendre compte que c’est des « cadavres » de métiers dont on parle, des « zombies » envoyés ad patres par le taylorisme qui les a transformés en « tâches », en segments de comportements prescrits par les manageurs, leurs consignes, leurs scripts et leurs panoptiques. Le procès est peut-être aussi celui d’un meurtre généralisé, celui que le capitalisme dans sa version néolibérale a accompli : les investisseurs n’ont plus besoin d’hommes de métiers, les chaines de production d’actes standardisés, rationalisés, segmentés, prescrits par des « manageurs aguerris », comme dira un prévenu, suffisent. Les « investisseurs financiers » sont devenus les maitres de ces nouvelles servitudes. On ne la leur fait pas. Le même prévenu, Louis-Pierre Wenès, l’affirme sans ambages : « vous avez donné un chiffre et vous devez le tenir ». Au moins une parole qui se tient dans cette histoire. Une parole qui se tient, elle se tient au chiffre. Et pour les produire ces chiffres, ces chiffres des profits il a fallu réduire les effectifs. Et pour réduire les effectifs il a fallu « inviter » les salariés au départ, leur faire incorporer des NExT et des Act, les conduire à consentir à atteindre « l’objectif de déflation des effectifs ». Au point d’ailleurs qu’« une part variable » des salaires des manageurs se trouvait « alignée » sur la « réduction des effectifs ». Il fallait supprimer 22 000 emplois pour que l’entreprise accomplisse sa métamorphose et que les investisseurs financiers soient contents. Ça c’était le boulot des dirigeants, leur « métier » en somme. Pour un DRH le « personnel » est devenu une « ressource », comme le solaire, le nucléaire ou le charbon. Louis-Pierre Wenès, encore, le précise :  le métier de DRH est « d’édifier des politiques globales pour le Groupe », et de mener les « régulations » d’effectifs. A la fin de la matinée nous l’avons enfin compris, le « métier » des dirigeants à France Télécom devenu Orange, c’était de « dégraisser » les effectifs pour satisfaire les usuriers. Finalement un métier assez proche de celui des ministres, célèbres et sinistres, qui voulaient « dégraisser le mammouth » de l’Éducation Nationale ou celui des services de soins. Les uns comme les autres ont fini par y parvenir au point que l’on en vient à recruter les enseignants par speed dating maintenant que plus personne ne veut faire un métier démoli par les réformes, et que l’on recrute des « intérimaires » dans les hôpitaux pour faire le « métier » gravement malade de soignants. Curieux d’ailleurs que les prévenus du procès de France Télécom n’aient point pensé à appeler à la barre tous ces « témoins de moralité » de la Nation start up et des services publics soumis à la conversion néolibérale de la culture entrepreneuriale. On y retrouve les mêmes mots, les mêmes slogans, les mêmes stimulations, les mêmes injonctions, les mêmes prescriptions, les mêmes « cibles » …

Brigitte Dumont
(par Ornella Guidara)

C’est d’ailleurs le premier mot que nous entendons de la bouche de Madame Dumont, directrice du programme ACT, en entrant dans la salle d’audience ! Nous entendons comme un gargouillis, des borborygmes, où il est question de « cibles d’effectifs » et de « modélisations ». Nous y étions venus pour écouter des souffrances humaines, le témoignage de malheureux « brisés » ou cabossés par des tentatives de suicides et la douleur des familles. Ce fût des litanies de chiffres, de taux de « dégraissage », de « niveaux de réussite » des plateformes d’appels. Ici, rien n’est vivant, tout est numérique.

Dans cette salle au décor régalien, au plafond splendidement coloré, les monarchies comme les républiques ont vieilli, elles se sont défraichies. Aujourd’hui, ce sont les modélisations des ordinateurs, les tableaux Excel des investisseurs financiers, les acronymes des maitres et des serviteurs (PIC, « performances individuelles comparées ») qui sont sacrés. On les respecte comme des Dieux. Max Weber avait raison : « notre civilisation croit aux chiffres comme d’autres ont cru aux Esprits ». Il y a un animisme des chiffres qui les transforment en vampires. Parfois d’ailleurs, les chiffres s’habillent des apparats des acronymes. PIC, vous avez dit PIC, comme c’est bizarre. PIC, PIC et collés au placard ou à la morgue. On ne plaisante pas avec les tenanciers de la performance.

(par Ornella Guidara)

Les prévenus d’ailleurs, comme leurs avocats ne paraissent pas du tout impressionnés par les magistrats et les charges qui les accusent. Ils en ont vu d’autres. Des « managers aguerris » par les campagnes de financement et de dégraissage, capables de faire « sortir par la fenêtre ceux qui ne veulent pas prendre la porte », des « managers aguerris » par le feu des exigences des usuriers, capables d’affronter la colère des syndicats et le désespoir des salariés ne vont pas se laisser impressionner par une magistrature au pouvoir rabougri, affaibli par ceux-là même qui le leur délèguent. Une mention particulière mérite d’être accordée à Louis-Pierre Wenès dont la Présidente du Tribunal souligne l’« endurance ».

(dessin par Ornella Guidara)

Au premier abord, vu de dos, la silhouette semble fripée, grise et affaissée, presqu’une victime lui aussi du système qu’il a servi vaillamment et qu’il défend encore. Et puis de cette silhouette monte une voix de plus en plus vive et combattive, une voix de stentor qui explique qu’avec son « intuition de l’expérience » il est en mesure en 15 minutes en visitant une entreprise de déterminer les changements nécessaires à l’augmentation de son taux de croissance ! Un homme de son temps, malgré les signes de l’âge, qui vous explique, fervent convaincu, que les « scripts, les check-lists et l’intelligence artificielle » c’est bon pour l’entreprise et le moral des salariés. Ces « scripts » que l’on a imposé aux agents des plateformes, ces affichages de résultats des performances individuelles comparées, ces pressions normatives permanentes, ces contraintes machinales qui confisquaient la capacité de décider et de penser des salariés, ces contraintes de chiffres et de cadences, « ce n’était pas pour les stigmatiser », dit-il, « c’était pour les aider », pour leur éviter d’avoir à chercher dans la pile des documents et des fiches la « bonne réponse » qu’ils devaient donner. Alors comme le dira à sa suite Madame Nathalie Boulanger, « le métier dans les centres d’appel est un des métiers difficiles » de France Télécom, et il fallait bien les aider. D’ailleurs comme le remarque habilement Louis-Pierre Wenès, cette pratique des palmarès n’est pas propre à France Télécom, « c’est une pratique que j’ai souvent vue en dehors de France Télécom, dans d’autres entreprises ». Absolument, cher monsieur, nous avons ses équivalents chez nous, on l’appelle facteur H ou M pour les chercheurs, impact factor pour leurs revues scientifiques, taux d’audience pour les journalistes, T2A pour les hôpitaux, nombre de « bâtons » chez les flics… vous avez raison, France Télécom est la part émergée d’une grande dérive, la figure visible d’un monstrueux servage généralisée, le monstre qui montre la norme ! C’est que l’on a changé d’époque, on a changé de paradigme, on a changé de conceptions du monde. Et, si les humains ne s’adaptent pas, c’est qu’ils ont des problèmes personnels qu’on ne saurait imputer à l’entreprise et à sa nécessaire reconversion. Droite comme un aspic l’avocate de la défense nous l’explique, vous l’explique Madame la Présidente : cette ex-épouse qui apporte son témoignage des misères et des humiliations imposées à l’homme dont elle s’est séparée, ne serait-ce pas plutôt elle qui serait la cause de son suicide ? La morsure est sèche et blanche, les crocs bien plantés dans la plaie, elle dispense son venin sur la peau déjà meurtrie et déchirée. La psychologie sert à ça dans les entreprises et chez les mercenaires de la justice : il n’y a pas de souffrances sociales, rien que des blessures ontologiques très personnelles !

Jacques Moulin
(par Nathan Zeitoun)

Bon, au bout de quelques instants, la coupe est pleine, non seulement nous finissons par comprendre que ce sont les chiffres qui pilotent, que les objectifs à atteindre ce sont les dégraissages de personnels inutilisables, que produire c’est produire du départ (jusqu’au bout ?), que les seuls maitres de l’entreprise auxquels les comptes sont à rendre et les paroles à tenir ce sont les « investisseurs financiers », mais lorsque Monsieur Moulin explique que la pratique du PIC « ça n’a rien de péjoratif, c’est du compagnonnage », c’est du « monitoring » de salariés en détresse… alors là, c’est du dégoût, du dégoût pour ce que l’un d’entre nous[3] appelle la pseudomorphose des mots ! Rappelons ce qu’est une pseudomorphose. En géologie la pseudomorphose est un processus physico-chimique par lequel la forme d’un minéral est conservée, alors que sa substance chimique initiale a été remplacée par une autre. C’est ainsi qu’un fragment de pyrite s’est transformé en limonite tout en gardant sa forme initiale de pyrite lorsqu’il a été altéré par diagénèse. Ce processus de transformation fait que la nature d’un objet se transforme radicalement sans modification de son apparence. Nous postulons que ce processus de pseudomorphose excède le domaine physico-chimique et s’étend ici à tous les mots employés par les prévenus : métiers, compagnonnage, cellules d’écoute, aide à la formation, aide au départ, objectifs, méthodes, amélioration, solidarité…

« Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde », écrivait Albert Camus. Avec ce procès, pour nous une chose est sûre, les humains ont été humiliés, meurtris, martyrisés, chosifiés en chiffres, convertis en données numériques et en ressources périssables, jetés en pâture au profit des financiers, à l’image de la langue que la novlangue managériale massacre. Par pitié, que les derniers humanistes accomplissent un acte de salubrité publique et arrêtent d’appeler managers les grands et les petits chefs. Bannissons de notre langage l’horrible mot de manager.

*   *   *

« Pas ma faute »

Qu’ajouter au texte de Roland ? Tout y a été dit. Tout au plus peut-on donc mettre quelques points sur quelques « i », histoire d’assurer que, oui, ce dont on parle, ce que l’on dénonce, c’est bien cela, pas de doute, pas d’hésitation : c’est aussi net, aussi cru, en définitive, que cela.

Ce qui, pour ma part, m’a le plus frappé est, comme Roland y insiste, ce choc de vocabulaires, de discours, de cultures, de Weltanschauung – de visions du monde. Voilà des responsables qui expliquent, non pas que les choses sont plus complexes qu’on ne pourrait le croire, mais qu’elles ne correspondent pas à la lecture tendancieuse qu’un vain peuple aurait tendance à en faire. Alors que, de fait, elles sont fort simples.

« Vous aviez bien une visée, un objectif ? 22 000 départs d’agents ? » leur demande-t-on, leur rappelle-t-on. « Mais non » répondent-ils à l’envi, « pas du tout. Il s’agissait simplement d’assainir l’entreprise. De la rendre plus performante – viable, en d’autres mots. » Je cite : « la transformation du groupe n’avait pas pour fonction de réduire les effectifs. La réduction n’en était qu’une conséquence » (fâcheuse peut-être, mais inéluctable).

L’autre conséquence étant que chaque responsable appelé à la barre peut déclarer en toute conscience ne pas « être responsable », précisément, ne pas être responsable du drame humain qui a eu lieu (comme responsable de n’importe quoi d’autre, d’ailleurs).

« Ce n’est pas moi » est le leitmotiv de la matinée. On l’a entendu bien d’autres fois, dans d’autres circonstances, dans d’autres procès, accompagné du discours que « moi, je n’ai fait que le boulot que l’on m’a confié, et j’ai tenu à le faire du mieux possible puisque c’est pour cela que l’on me fait confiance, que l’on me paie, et que c’est ainsi que j’ai acquis ma réputation ». En ajoutant, au besoin, et en l’expliquant dûment, que ce boulot n’avait rien que de très honorable dès lors qu’on le présente comme il convient : pas question de dégraisser, par exemple, mais juste de tenir une « trajectoire » opportune, permettant à l’entreprise de se réinventer.

  « Et, à ce propos, à quoi servent donc les R. H. ? » La question a été très sérieusement posée. Avec une réponse évidente : « eh bien, à permettre cette trajectoire et à l’accompagner, bien sûr ». Question de vocabulaire, on le voit. Qui recouvre deux visions du monde. Celle qui ouvre sur un monde de performances où il doit certainement faire bon vivre dès lors que l’on se trouve sur la bonne rive (le monde des PIC : les Performances Individuelles Comparées, on l’a dit), et celle qui se réfère à un monde où, pour peu que l’on en rajoute une couche, il devient parfois très difficile de vivre, si difficile que l’on n’a parfois plus d’autre solution que d’y mourir. Le monde des PIQUES, peut-être.

  Car, bien sûr, dans cette journée, il a été aussi un peu question des suicides. Et de leurs causes. Serait-ce ses conditions de travail, et la volonté de France Télécom de recycler certains de ses collaborateurs, qui ont poussé ce monsieur à se donner la mort ? Ou ne serait-ce pas plutôt ses difficultés personnelles et conjugales qui l’y ont tout droit conduit ? Discussion. Arguties.

Que je vais, pour ma part, trancher ainsi : il n’est rien de plus difficile, à mon sens, que de déterminer les raisons qui amènent quelqu’un à se suicider, à aller au bout d’un tel acte, là où un autre parviendra, lui, à éviter le recours à cet extrême. Rien de plus difficile, surtout si l’on prend en compte le désir vital, les forces qui œuvrent coûte que coûte à la survie, aussi misérable soit-elle.

Rien de plus difficile, sinon à admettre ceci : pour parvenir à se donner la mort, encore faut-il, à cet instant, être déjà mort psychiquement. Le suicide, alors, n’est plus que la mise en acte, la réalisation, de cette mort psychique.

Or n’est-ce pas, fondamentalement, de cela dont il s’agit dans cet épisode consternant de notre histoire sociale et dans le procès qui tente d’en rendre compte ? Saisir qu’il ne s’agit pas, ou pas seulement, d’actes individuels résultant de problématiques également individuelles, mais d’actes prenant une valeur éminemment sociale, prenant valeur de symptômes sociaux – c’est-à-dire de modalités permettant à la société de se dire à elle-même quelque chose qu’elle aurait pourtant bien préféré continuer à taire ?

  À savoir qu’elle est susceptible, cette société – comme elle l’a toujours été, certes, mais comme elle l’est aussi de plus en plus, peut-être – de tuer psychiquement certains de ses membres, ne leur laissant plus ensuite d’autre alternative que celle d’inscrire dans le réel cette première mort en la redoublant d’une seconde.

Sans appel celle-là.


[1] « Rien n’est vrai, tout est vivant » est le titre de l’ultime conférence publique qu’Édouard Glissant a donnée le 8 avril 2010 à la Maison de l’Amérique Latine en clôture du séminaire de l’Institut de Tout-Monde.

[2] Michel Foucault, 1982, Le sujet et le pouvoir, Dits et écrits, IV, Paris, Gallimard, 1994 p 236.

[3] Roland Gori, La Fabrique de nos servitudes, Paris, LLL, 2022.

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