Pas besoin de crier

Chronique du 16 juin vue par Fanny Darbus, sociologue, responsable du Master de recherche parcours Santé et Conditions de travail, a copublié notamment Des morales de classe ? Dispositions éthiques et positions sociales dans la France contemporaine, Actes de la recherche en sciences sociales, nov 2018, n° 224.

Pas besoin de crier

Les témoins de Mme Boulanger. Suite de la journée. À partir de 11h30 et jusqu’à 16h défileront 3 témoins venus pour redorer le blason managérial de Nathalie Boulanger, directrice des actions territoriales à l’époque des faits. Finalement, ils parviendront seulement à lever une potentielle équivoque au sujet de son comportement.

Les trois témoins du jour sont appelés par la défense pour « mieux cerner sa personnalité ». Chacun à son tour peint alors le portrait de N. Boulanger en manager idéal : un personnage « à l’écoute », « qui réfléchit vite », « qui sait remettre l’autre en face de ses questions, de ses doutes », « cordial », « très poli ». Pour étayer leur propos, les témoins mobilisent chacun entre deux et quatre anecdotes, qui en substance nous apprennent, qu’elle n’a pas empêché un cadre (le premier témoin) d’envoyer quelques agents de « plateaux clientèles » aller se former chez Wanadoo quelques temps pour monter en compétence, qu’elle était bien cordiale lors de réunion en comité central d’entreprise avec le syndicaliste qui témoigne en second lieu, et qu’elle a enfin reçu en entretien un adjoint des ventes en magasin (le dernier témoin) pour l’aider à repenser son CV et trouver une mobilité externe en préfecture. Forts de ces anecdotes, ces témoignages établissent ainsi assez nettement que N. Boulanger n’est pas atteinte du syndrome de Tourette. Ce syndrome caractérisé par l’association de tics moteurs et vocaux se traduit souvent  par l’irruption incontrôlée de saillies d’insultes à répétition. Les symptômes psychiatriques associés au syndrome de Tourette sont les troubles obsessionnels compulsifs (parmi lesquelles figurent les insultes) et les déficits de l’attention avec hyperactivité. On les croit sur parole, car un tel syndrome parait bien difficile à cacher. Mais au rayon psychiatrique ascendant comportement déviant se trouve disponible une autre catégorie qu’il s’agit manifestement d’éloigner lors de cette audience : la personnalité autoritaire. Les avocats de N. Boulanger, inquiets que ne soit retenu ce trait n’ont qu’une question pour les trois témoins :  « Mme Boulanger exerçait-elle un management directif » ? – « Non, c’est plutôt qu’on a des objectifs donc on essaie de les tenir » répond le premier qui a été directeur de services clients puis de centre d’appel en Île-de-France. –  «  Mme Boulanger, elle était bienveillante pour résoudre les problèmes individuels des salariés qu’elle avait sous sa responsabilité » dit le deuxième témoin, qui l’a fréquentée en tant que syndicaliste et qui ajoute ne plus l’avoir vue après 2006, une fois son mandat échu. – « Non elle était tout à fait à l’écoute et cordiale » répond le troisième, ancien adjoint des ventes multimédia aux Halles.

A écouter tour à tour l’ancien directeur de service clients, soumis mais heureux parce qu’en ascension socioprofessionnelle –depuis 2011, il dirige une société de capital risque – , le syndicaliste, pour qui le premier Droit d’alerte posé en CHSCT central fin 2007, comme la création de l’Observatoire du stress ne relevaient que de « problèmes individuels », l’ancien adjoint des ventes multimédia en magasin ravi de sa mobilité externe et « au courant de rien », j’ai l’impression d’assister à une pièce tragicomique.  S’ils sont en service commandé pour reluire le portrait de leur ancienne chef, ils paraissent un peu courts avec  « leur fête de fin d’année où elle a été gentille », et sa « présence à une animation vente en fin de journée, alors qu’elle n’était pas obligée ». A moins que l’organisation et le manque de sens critique comme d’intérêt pour les autres ne les aient rendus vraiment aveugles et sourds.

Bref, la défense de N. Boulanger parait bien fragile cet après-midi. Ces quelques anecdotes positives à son endroit en guise de témoignages sur sa personnalité et son comportement font silence sur la politique de fond qu’elle a menée. Mais surtout, elles confirment ce que l’on sait déjà : il n’ait pas besoin de hurler un énoncé, des consignes, des objectifs pour que ce qui s’en suit soit dévastateur. Énoncer des fins et des moyens à l’oral ou à l’écrit, autrement dit fixer des objectifs à des cadres et leur donner des outils pour que ceux-ci soient opérationnalisés, enclenche un système et une logique managériale, en clair les programmes Next et Act qui n’ont nul besoin de personnages détenteurs de certificats de maladie psychiatrique pour se déployer avec force et fracas. 

Vers la fin du troisième témoignage, Maître Jean Veil, l’avocat de D. Lombard se lève pour interroger le syndicaliste venu adoucir le portrait de N. Boulanger :

– « Est-ce que vous avez connu Auschwitz [sous-entendu à FT] ? ».  La juge et la salle réagissent sur fond d’incompréhension face à cette sortie. La noirceur de ces mots détonne avec le doux roses de ceux distillé par les témoins depuis maintenant plus de 2 heures.

Si ces références historique et politique apparaissent, c’est parce qu’elles ont circulé non seulement au cours du premier procès, dans un jeu de passe passe entre les avocats des deux parties mais surtout parce qu’elles correspondent à un champ lexical mobilisé par les plus abimés des salariés, comme je l’entendrais encore ce jour-là à une des pauses.

Le syndicaliste étonné se reprend. – « Non, ce n’était pas Auschwitz. »

(Dessin de Ornella Guidara)

Décidément, dire ou ne pas dire pas des « gros mots » est un enjeu. Mais  la violence symbolique n’a pas besoin de mitraillettes, d’insultes ou de gestes vulgaires pour être produite et adressée. Une lettre avec papier en tête, et finissant par quelques formules très courtoises type « veuillez recevoir l’expression de mes sentiments distingués » fait tout à fait l’affaire. Le harcèlement moral institutionnel dont il est question désigne une organisation dans laquelle le travail et les rapports sociaux sont structurés c’est-à-dire codifiés par la violence symbolique que l’on exerce et ou que l’on subit. Ceux et celles qui décident et déploient ce système favorisant la disgrâce, l’humiliation, la déstabilisation sont titulaires de hauts niveaux de diplômes et portent souvent de jolis costumes cravates et tailleurs. Leur plan, leur vocabulaire branché-branchouille sauce américaine à base de « low performer » peut agresser des âmes et des oreilles, mais ils n’éructent pas, ils ne crient pas.

Ce matin, Cherouvrier se plaignait de devoir « répéter ce qu’il avait déjà dit il y a trois ans ! » aux professionnels du droit, indiquant que « c’était humiliant de devoir répéter ! ». Il l’a dit agacé mais sans crier. Il n’y a pas de vulgarité chez les inculpés. Il y a la même chose que chez l’ex-ministre du travail Muriel Pénicaud et les députés encravatés de la start-up nation qui ont proposé une loi pour réduire le nombre de jour de congés pour deuil d’enfants en 2020. De l’indécence.

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