Et en attendant on continue à (se) tuer

Et en attendant on continue à (se) tuer

                                                                       Sylvain Leder

Professeur agrégé de Sciences économiques et sociales. Coordonnateur au Monde Diplomatique du Manuel d’économie Critique et auteur de plusieurs articles en particulier sur la relation entre les enseignants et le patronat.

            Les deux avocats de la défense se succèdent à la barre et plaident tout simplement la relaxe pour Jacques Moulin, Directeur Territorial chez France Telecom pour la région Est. 

            En ce mercredi 28 juin la séance sera courte. Courte parce qu’inutile de le dire, de le répéter, de le démontrer : Jacques Moulin est innocent, ou pas plus coupable que les autres. Il ne savait pas, les syndicats n’étaient pas à la hauteur, il n’est pas coupable et pas même responsable. D’ailleurs les avocats insistent : Jacques Moulin n’était aucunement intéressé par une promotion au niveau national, les primes pour atteindre les objectifs de licenciement étaient négligeables.

(Dessin de Claire Robert)

Bref, pas de mobile, pas de crime. 

Les plaidoiries n’auront aujourd’hui aucun éclat, elles seront confuses et courtes puisqu’il n’y a finalement aucune preuve contre Jacques Moulin que l’on peut au mieux soupçonner d’être un mauvais manager : « Et alors ? » s’exclame son avocat, « cela n’est absolument pas pénal ! ». Et si Jacques Moulin est poursuivi en justice pour « harcèlement moral institutionnel », c’est une injustice provoquée par les multiples négligences de l’instruction et les manipulations de la partie civile….

Quand France Telecom passe à l’Orange

Il est difficile pour un avocat de défendre un manager sans entrer dans la logique du management et d’en admettre les effets, les priorités et les nécessités qui y sont associés. Les avocats de Jacques Moulin ont pourtant l’habitude de tordre les faits, de manipuler les mots pour obtenir gain de cause. Ainsi son avocat Patrick Maisonneuve est connu pour  avoir défendu Edmond Hervé dans l’affaire du sang contaminé au milieu des années quatre-vingt, ou plus récemment Bernard Squarcini, un policier véreux travaillant pour le compte de Bernard Arnault.

Pour autant, un avocat n’est pas un manager mais pour défendre l’un d’eux il doit s’accommoder de termes anglais, d’injonctions paradoxales érigées en principes logiques et d’une bouillie mal digérée de concepts pseudo-psychologiques ou sociologiques qui leur sert de langage. Il ne faudra donc pas attendre longtemps pour que les avocats se prennent les pieds dans le tapis et révèlent les ficelles d’une stratégie de privatisation dont l’objectif est de libéraliser un service public efficace et au service des usagers pour en faire une entreprise privée au service des actionnaires, et cela au prix de nombreux sacrifices y compris humains.

Arrêtons-nous sur l’utilisation abusive de l’anglais qui n’est pas sans fondement. Est-il utile de rappeler ce que Georges Orwell avait compris de sa propre langue maternelle qu’il considérait comme la langue d’un peuple marchand : « La grande faiblesse de l’anglais est son aptitude à être pervertie. C’est justement parce qu’il est facile à parler qu’il est facile de le parler mal ». La force de l’anglais d’entreprise réside dans sa capacité à être identifié positivement à ceux qui entreprennent, innovent, s’adaptent et créent de l’emploi. C’est aussi un marqueur hors-sol parce qu’elle ne renvoie pas à notre vie réelle. Si j’update mes coworkers sur un event qui upgrade notre process – en somme si je rappelle aux collègues qu’on boira un coup autour de la nouvelle photocopieuse –, je ne me réfère pas à ce que j’ai vécu – une fête, un anniversaire, un pot…–, et, à l’inverse, c’est cet anglais au rabais qui finira par contaminer ma vie privée puisqu’il s’agira de checker si les enfants ont pris leur goûter.      

Bref…. Prise dans ce marécage, la stratégie de la défense est triple mais rappelle l’aberrante solution du baron de Münchhausen qui s’extirpe des sables mouvants en se tirant lui-même par les cheveux. Tout d’abord, rabattre le procès sur le cas individuel de Jacques Moulin, puis faire des contraintes économiques des données indiscutables et enfin innocenter leur client en le faisant passer pour un mauvais manager, peut-être même une victime. Seules les actions de monsieur Moulin devront être jugées mais comme il n’a rien fait, ou toujours mal fait, il serait tout juste coupable d’incompétence, d’un manque d’ambition et d’ignorance. Jacques Moulin se sauve lui-même.         

      Aucun service public ne représente un idéal pour les salariés même s’ils sont fonctionnaires, fiers de ce qu’ils font et que les conditions de travail sont bonnes. Cependant, la privatisation apporte un changement radical de fonctionnement et les salariés en sont les principales victimes – les autres étant le pouvoir d’achat, la qualité du service, l’État lui-même pour ne nommer que celles-ci. Mais France Telecom est un cas particulièrement explicite de la brutalité néolibérale et de sa capacité à écraser tout sur son passage si ses intérêts économiques sont menacés. Maître Maisonneuve a raison lorsqu’il affirme qu’il serait difficile et mal venu de parler d’« autodéfense économique », mais le mot est lâché et l’oblige à juguler la coulée de boue qu’il vient de provoquer en affirmant qu’il ne s’agit pas ici de juger des symboles ou une histoire sociale – politique et économique ? – mais un individu pris dans un système dont il ne faut finalement pas parler. Un long et douloureux tirage de cheveux pour le Münchhausen du jour.  

En parlant d’ « autodéfense économique » l’avocat vient de convoquer un concept dont il ne soupçonne pas la dangerosité. Une patate chaude qui aura réjoui les avocats de la partie civile et les travailleurs présents. Il est vrai qu’au moment des faits qui sont reprochés au prévenu, France Telecom fait face à des défis économiques de taille : concurrence accrue dans la téléphonie, privatisation tous azimuts des services publics, exigence de rentabilité et bien sûr  la pression actionnariale. Pourtant les salariés de l’entreprise sont au plus mal, les alertes fusent de toute part et les cas de suicides se succèdent et sont relayés par la presse. Mais si la fin justifie les moyens alors, au nom de l’« autodéfense économique », il ne faudrait pas abandonner le processus engagé pour ne pas décevoir à terme les actionnaires. L’entreprise lancée à toute vitesse dans la privatisation est un peu comme une voiture qui roule trop vite. Lorsque le chauffeur voit le feu passer à l’orange, il a encore la possibilité de freiner mais préfère accélérer quitte à griller un feu rouge, mettre en danger des vies en espérant finalement négocier pour limiter les sanctions. France Telecom est passé à (l’)Orange en force, consciente des dégâts que cela occasionnerait et Jacques Moulin, comme d’autres « valets du capital », ont été le bras armé de cette violence institutionnelle. Quant au management, il aura constitué à la fois leur langage, leur idéologie et leur boussole.

« Coachons »…  qui s’en dédit

            Jacques Moulin est donc poursuivi pour « harcèlement moral institutionnel ». En somme, le harcèlement moral dont ont été victimes les salariés serait le fait de l’Institution France Telecom, mais jamais d’Orange dans la com’ millimétrée de l’entreprise. Ce qui explique en partie qu’« OFrange Telecom » n’ait pas fait appel de sa condamnation en première instance, pour que cesse d’être associé à son nom les termes de « suicide » ou de « harcèlement ». La peine prononcée – certes symbolique mais pénalement dérisoire –, constitue assurément une autre motivation de taille.

L’institution continue pourtant à se défendre à travers les avocats qui se dépatouillent à la barre. Pour prouver l’innocence de leur client, il faut prouver l’absence d’alertes sur la dégradation de la situation psychosociale des salariés et insister sur la réaction de l’institution sur cette dégradation qu’elle est censée ignorée. Pour ces raisons des groupes de parole, des médiations, des consultations et le fameux « dialogue social » ont été organisés comme autant d’artifices pour que rien ne puisse ralentir la néolibéralisation des moyens et des objectifs.  

La novlangue managériale n’aide en rien les avocats et lorsqu’il s’agit d’expliquer l’utilisation par leur client de low performer – littéralement « peu performant » voire mauvais élève –, la défense la justifiera en expliquant que ce terme est habituel dans le langage managérial mais sans qu’il soit associé à un jugement de valeur négatif. Mais lorsque, dans l’ordinateur du prévenu, on retrouve à plusieurs reprises le terme de « déstabilisation positive », il ne reste à l’avocat qu’une étonnante et pathétique pirouette : « on se demande en quoi cela pourrait faire penser à du harcèlement ? Il y a le terme positive ». Il est vrai ! Comme dans « justice de classe » il y a justice et dans « capitalisme vert » il y a vert.

Dans son documentaire La mise à mort du travail, Jean-Robert Viallet met à jour chez Carglass un management basé sur l’affectif et la culpabilisation qui se déploie en trois phases qui ne serait pas sans rappeler ce qu’a vécu Ofrange Telecom. La première consiste à créer un esprit d’entreprise, voire un esprit de famille, qui prendra la forme de séminaires, d’expériences de team building (renforcement d’équipe) à travers des jeux, des fêtes ou des sorties collectives apparemment sans rapport avec l’entreprise. La deuxième phase vise à faire intégrer aux salariés les contraintes et les (faux) objectifs de l’entreprise. Les contraintes sont évidemment liées au contexte économique, à la mondialisation, à la nécessaire privatisation et donc finalement à l’absence d’alternative, comme dirait Margaret Thatcher. Quant à l’objectif de l’entreprise, il apparaît dans le documentaire comme la satisfaction du client alors qu’il n’est évidemment que l’augmentation sans fin de la rémunération des actionnaires. Les salariés d’Ofrange Télécom n’échapperont pas à cette reconstruction de leur identité et croiront être au service du client tout en travaillant pour leurs actionnaires. Ce trouble s’installera d’autant plus facilement à partir du moment où un salarié se considère avant tout comme un client lorsqu’il ne travaille pas. Il comprend  alors et intègre les attentes de ses clients et devient son propre contremaître, s’impose des cadences intenables sous le contrôle de la hiérarchie, des nouvelles technologies voire des collègues au sein des open spaces.  

Enfin, la troisième phase consiste à culpabiliser les salariés tout en construisant la confusion entre ce qu’ils font et ce qu’ils sont : ce n’est plus leur travail qui est insuffisamment performant, c’est eux qui sont des low performers. Comment le salarié pourrait-il alors résister à se mettre au service de l’entreprise, sa deuxième famille ? Surtout compte tenu de toutes les contraintes et du client qu’il faut satisfaire ?

Le management contemporain est particulièrement pernicieux parce qu’il isole, culpabilise et interdit toute mobilisation collective. Comme le signalaient Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme, le terme de « projet » à fait son apparition dans les années quatre-vingt-dix pour remplacer celui de hiérarchie. Les conflits au travail ne relèvent donc plus d’une logique collective – patrons contre ouvriers, classe contre classe -, mais d’une logique individuelle. Ce n’est plus la classe ouvrière qui est mal rémunérée mais l’individu qui doit se construire un « projet » pour mieux gagner sa vie et il ne lui reste qu’à « travailler plus pour gagner plus » ou à « monter sa boîte ».

Par conséquent, l’investissement attendu de la part du salarié doit être évidemment cognitif mais pas seulement. Il doit être personnel et même affectif pour Sophie de Menton fondatrice de « j’aime ma boite » en 2003. Manuel Valls, qui excelle dans le sordide et la bêtise, ira même témoigner de son amour en affirmant « j’aime l’entreprise » en 2014 au siège du MEDEF. Mais lorsque l’institution est maltraitante, cousue d’injonctions paradoxales, harcelante, qu’elle humilie, alors le salarié n’est plus en mesure de réaliser son travail correctement et d’en tirer une satisfaction. Son travail devient moins « bon » et il se pense alors moins bon, voire mauvais. Mauvais au point de se déconsidérer dans sa vie privée. La culpabilisation marche à plein régime, il se sent inutile et même un poids pour l’entreprise, la société, sa famille et lui-même. Danièle Linhart prouvera que l’intimité la plus profonde est touchée par cette dévalorisation de soi qui pousse à la mort sociale dont la tragique issue est trop souvent la mort physique. 

Et en attendant on continue à (se) tuer ….

Ce jour, dans la salle d’audience, au premier rang, une femme écoute d’une oreille la plaidoirie en cours, tout en consultant un article de La Tribune du 20 juin 2022 : « Orange enquête sur deux suicides de salariés à Draguignan et à Troyes »1. Cette femme n’est autre que Catherine Caillard, l’épouse de Louis-Pierre Wenès, lui aussi prévenu, qui a fait appel du jugement de première instance, et la fondatrice de la Société Française de Coaching. Sur son site, elle s’affirme spécialiste de la souffrance au travail – des managers -, des conflits ou bien du changement d’organisation.

Les deux salariés qui ont mis fin à leurs jours souffraient des conditions de travail dégradées au point que l’un d’eux se pendra sur son lieu de travail. On continue à (se) tuer parce qu’il n’existe pas de bon management comme il n’existe pas de bon capitalisme, les deux sont basés sur une logique d’exploitation de l’humain (et de la Nature) au service d’intérêts économiques privés mais ignorent l’idée d’intérêt général, d’égalité, d’écologie ou de bien-être qui au mieux servent d’emballage.


[1]     https://www.latribune.fr/technos-medias/telecoms/orange-enquete-sur-deux-suicides-de-salaries-a-draguignan-et-a-troyes-922573.html

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