Quand la souffrance s’affiche

La chronique du 20 mai vue par Danièle Linhart, Sociologue, Directrice de recherches au CNRS, travaillant sur l’évolution du travail et de l’emploi, auteure, entre autres, de La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Érès, 2015.

Quand la souffrance s’affiche

(Dessin de Claire Robert)

La salle est impressionnante avec ses ornements dorés et ses peintures religieuses. Elle n’est pas bondée, nous attendons l’entrée de la Cour. Ce lieu vénérable de l’Île de la Cité ne reproduit pas l’impression que l’on pouvait avoir lors du premier procès au Palais de justice de la Porte de Clichy, un immense bâtiment tout en vitres, à la modernité vertigineuse, aux salles neutres. Ici, on a le sentiment d’un confinement solennel, marqué par une Histoire glaçante, regorgeant de terribles décisions et d’augustes secrets.

Ce vendredi 20 mai, c’est la deuxième fois que je viens. La première, le mercredi 11 mai, c’était l’ouverture de ce procès en appel. Il y avait plus du monde, la salle était bondée et j’y ai appris comme d’autres qu’il n’y aurait pas de témoignage des spécialistes en sciences sociales, tout avait été tout bien noté lors du premier procès, avait argumenté la Juge et opiné l’avocat général… J’ai donc appris que je ne témoignerai pas, pas plus que mes collègues sociologues, psychiatres, statisticiens, médecins ou juristes. Et j’avais écouté avec d’autant plus de gène les déclarations des prévenus, expliquant pourquoi ils faisaient appel, que j’étais assise aux côtés de la famille de Rémy Louvradoux, ce préventeur qui s’est immolé par le feu à Bordeaux.

Ce vendredi 20 mai donc, nous allons entendre quatre personnes de la partie civile, une femme et trois hommes, tous représentants syndicaux, mais aussi parties civiles à titre personnel. Car, il ne faut pas faire l’impasse sur cet aspect, la tragédie contre laquelle ils se sont battus de toutes leurs forces, les a profondément marqués et meurtris.

« Non, ne lisez pas » a annoncé la Juge au premier témoin de la Partie Civile qui s’est avancé à la barre. Cette consigne, qu’elle réitérera à chacune à tour de rôle, déclenche un discours libre, vivant, vibrant, spontané, qui semble ne jamais pouvoir s’arrêter. Les paroles s’enchaînent, comme un torrent qui déferle et même s’ils nous tournent le dos, au son de leur voix et en fonction du de leur débit, on devine l’indignation, la peur de ne pas se faire entendre, de ne pas être à la hauteur de la souffrance de ceux qu’ils ont essayés de défendre, et qui pour certains ne sont plus là, l’impérieuse nécessité de leur rendre leur dignité et de respecter la douleur des familles. Parfois, ils doivent s’arrêter et ravaler des larmes, parfois on sent sourdre la colère, parfois la voix s’enfle de révolte et les réponses aux questions des avocats de la défense fusent avec rage.

On n’est pas des chochottes. D’autres choix sont possibles !

C’est le cas pour Pierre Vars, secrétaire général du Syndicat Unsa Orange. Lorsqu’il est questionné, à la fin de son témoignage, par un avocat de la défense qui prend l’argument d’une évolution inéluctable, (« certains, même les plus réfractaires, ont pris des actions. Ils comprenaient que tout n’est pas possible ! »), il crie avec violence : « Tout non, mais d’autres choix sont possibles ! ». Et lorsque l’avocat continue, « alors que l’entreprise est endettée ? », il répond, avec la même force de conviction : « on a connu récemment la politique du quoi qu’il en coûte ».

Il s’indigne lorsque l’avocat de la défense avance que : « Pour le suicide de M. Louvradoux, on n’est plus dans le Plan NExT ? » et rétorque : «   Oui, mais quand Stéphane Richard est arrivé après le départ de Lombard, tout n’a pas changé tout de suite, il a fallu du temps pour le plan de négociation de départ en retraite. 

Questionné par l’avocat de la Partie civile, (Jonathan Cadot) qui demande « comment expliquez-vous que la direction n’a pas pris en compte les alertes des organisations syndicales ? », il reprend la teneur de son témoignage et le précise : « Clairement l’entreprise avait son objectif et y tenait. Le discours était : « Il n’y a pas d’autres solutions ». Il n’y avait pas d’écoute. Rémi Louvradoux, qui s’est immolé par le feu le 26 avril 2011, avait fait une lettre ouverte sur sa mise à la poubelle, il avait candidaté sur plusieurs postes. Son suicide n’est pas un accident, beaucoup de choses l’y ont poussé ; il avait un profond sentiment d’injustice. C’est un suicide d’interpellation. »

Dans son témoignage, il avait expliqué : « Les collègues étaient sous pression, la Direction voulait les faire partir, depuis les plans NExT et Act. Tous les matins c’était la pression. L’évolution des métiers, on a toujours connu ça pourtant… On n’est pas des chochottes, le monde évolue, mais ça on n’avait jamais vu ça. »

Il faut retenir ce « on n’est pas des chochottes », il nous interpelle sur l’importance de l’engagement des agents dans leur entreprise et leur métier, leur capacité à surmonter les difficultés, les épreuves. Il relève le manque de respect et de confiance dont ils ont été victimes, la négation de leur professionnalité, de ce qu’ils sont réellement. Il témoigne de sa souffrance personnelle autant que de celle de tous les autres. 

Le Bon, la Brute et le Truand. La trahison

Patrick Ackermann
(par Guillaume)

Patrick Ackermann, secrétaire fédéral à l’époque du syndicat Sud Solidaires, et cofondateur de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées avec Pierre Morville, CFE-CGC, aujourd’hui décédé, s’avance à son tour à la barre. D’emblée il positionne cette donnée qui sera la constante de la journée, une souffrance personnelle de ces responsables syndicaux qui se confond avec la douleur collective des salariés qu’ils essaient de protéger. Celles que pourtant les prévenus ne semblent pas percevoir : qu’ont-ils à voir avec tout ça, avaient-ils dit au premier procès, et réitéré à ce deuxième. Le décalage est plus que troublant entre les évocations des disparus, des blessés à vie, le sentiment de catastrophe qui hantent leurs collègues et ceux qui ont mené le combat pour les sauver, et le discours de leurs managers, qui mettent en avant la rationalité libérale, le devoir de prendre les bonnes décisions stratégiques pour l’entreprise. Pour l’entreprise mais pas pour ses salariés.

« Ma vie a été marquée de nombreuses années. Quand je suis arrivé à FT à 27 ans, j’ai découvert une entreprise qui marchait bien jusqu’en 1995 : service public, solidarité nationale, ligne hiérarchique continue, positive, ascenseur social, intégration entre État, Économie, Social, Usagers. Et en 1996, c’est la loi de privatisation vécue comme une trahison totale. (…) FT allait devenir une entreprise « normale ». Sans fonctionnaires pour s’ouvrir au capital privé. Quand on parle de choix, ils ont été discutables du point de vue du statut des salariés et des droits des usagers », assène-t-il avec émotion.

 « Les gens ont été violentés. » continue-t-il d’une voix qu’il cherche à contenir. « À la maison de la chimie, devant les cadres dirigeants de l’entreprise, là où il a été dit par Didier Lombard que les 22000 partiraient par la porte ou la fenêtre, les trois, Lombard, Wenès et Barberot ont demandé eux–mêmes : « qui est le Bon parmi nous trois ? ». C’était le trio qui se définissait comme le Bon, la Brute et le Truand… Les cadres intermédiaires ne voulaient pas faire partir les gens de leur équipe, mais on le leur imposait. Il y avait des fonctionnaires de 50 ans qui pleuraient. »

Il fallait se battre : « Nous on a organisé la grève, mais c’est une perte de salaire, il fallait d’autres solutions. On a monté l’Observatoire avec sociologues, psychiatres, cabinets d’expertise, pour évaluer combien étaient touchés et comment.  C’était un mariage entre la carpe et le lapin : CFE-CGC et SUD-Solidaires. On a commencé par un questionnaire avec un cabinet d’experts, les réponses arrivaient, et puis plus rien : l’accès avait été supprimé par la Direction. On a fait une enquête qualitative auprès de 50 salariés d’Île-de-France, un sentiment de mal-être ressortait. On a fait des Assises, des formations, on a eu recours aux médecins du travail, mais interdit : médecins rouges ! Comment justifier ça ? On fait des stats, on fait remonter les suicides, mais rien, Omerta totale. »

La voix brisée, entre détresse et haine, Patrick Ackermann continue. « J’ai été témoin d’un suicide, un salarié de droit privé, tout a été fait pour le faire partir, il s’est pendu chez lui. Personne de l’entreprise n’a appelé son épouse. Une femme s’est jetée dans un puits. Tous les mois il y a eu un suicide. Ça m’a pris ma vie. En juillet 2008, Anne Marie me téléphone, Jean-Michel Legrand s’est suicidé : il était technicien d’un centre qui a fermé, et on l’envoie en centre d’appel. Il fait des mails à tout le monde : « ça va pas ». Anne Marie reçoit un message au téléphone, il lui parle, j’en peux plus, la communication s’interrompt, la gendarmerie l’appelle, il s’est jeté sous un train. Personne n’est allé voir la famille, il avait deux enfants. (….) Mais pour la direction, le suicide est multifonctionnel. On a la haine, on a un sentiment d’impuissance. Et en 2008 (la voix se fait amère et indignée), Didier Lombard reçoit le titre de meilleur manager de l’année. Eric Woerth lui remet le trophée. »

Ce n’est pas une crise inventée par les gauchistes. C’est une machine bien huilée, jusqu’aux cadres de proximité pour faire partir des gens, pour faire des licenciements boursiers. Il continue encore pour expliquer à quel point il a été personnellement happé par ce drame : « Quand vous gérez des gens qui vont si mal, qui sont en si grande difficulté, dans la détresse, qu’il faut soutenir dans l’Observatoire et comme secrétaire général du syndicat… on a perdu des militants qui n’en pouvaient plus…

Obsession volumétrique de la direction. On a eu à ramasser à la petite cuillère beaucoup de salariés et de nos militants.

Mme Lejeune To. De 2008 à 2018, détachée permanente et en 2007-2009 Secrétaire Générale CFDT. 

D’emblée cette responsable syndicale incrimine la direction générale du Groupe au sujet de ce qu’elle qualifie « la catastrophe et la souffrance ». La DG « avait fermé les portes du dialogue social. La question de quels salariés devaient être pris en charge pour partir aurait dû être abordée avec la DG plutôt que de laisser les cadres de proximité cibler leurs collaborateurs. D’autant plus qu’eux-mêmes, les cadres de proximité, subissaient déjà beaucoup les restructurations, et que faire partir des membres de leur équipe était contraire à leur éthique. 

(Par Nathan Zeitoun)

Quand une entreprise décide une politique qui va impacter autant de gens, c’est tout le personnel qui va en souffrir. Le programme Act a été processé au millimètre près, et fin 2006, la direction considère qu’il n’avance pas assez vite. Elle stimule une accélération des efforts vers les cadres managers pour faire partir les salariés, on leur met une tension encore plus forte. L’objectif étant 22 000 départs, ils ont eu à faire le travail le plus difficile. Sans aucune visibilité : qui dans ces 22 000, quels postes, pourquoi ? C’est très dur.

C’étaient surtout les fonctionnaires qui étaient ciblés, et le management de proximité devait les convaincre que c’était mieux pour eux de partir. Il tenait des tableaux de bord Excel, il devait convaincre « si tu veux rester fonctionnaire, fais une mobilité vers d’autres corps, si tu veux sauver ton métier, bouge vers une autre région, si tu veux pas bouger, change de métier. Les cadres de proximité devaient communiquer sans arrêt avec leur équipe par mails, affichages, envoyer les offres de la Fonction Publique ; on a mis en place des Espaces de développement, en réalité des « espaces de dégagement », la volumétrie était l’obsession de la direction. Beaucoup de ces cadres ont été détruits, dans leur estime de soi. »

Mme Lejeune To veut mettre en évidence cette casse psychologique, qui a touché non seulement les victimes d’une stratégie managériale indifférente aux effets produits, mais ceux qui à des niveaux hiérarchiques bien inférieurs étaient contraints d’en être les relais. Il faut que la justice condamne de telles pratiques managériales, qui consistent à passer en force, sans tenir compte des dégâts humains : « Nous, CFDT, on continue à dénoncer ces pratiques. On était content de la sentence en 1ére audience. Le PDG a la responsabilité de la décision, du programme Act, (faire partir 22 000 personnes et faire faire des mobilités à 10 000). Il ne pouvait ignorer l’impact. Nous, on veut que soit confirmée la responsabilité des dirigeants. Nous, en tant que CFDT, on a eu à ramasser à la petite cuillère beaucoup de salariés et de nos militants. »

Les salariés : de simples ustensiles dénués d’intelligence

Philippe Torrès, Médecin du travail à FT de 1985 à 2008. Syndicat National des Professionnels de la santé au travail.

Docteur Philippe Torrès
(par Guillaume)

Avec son témoignage, à nouveau, souffrances personnelle et collective s’entremêlent et s’imposent comme une réalité qui ne peut être ignorée. Si les prévenus n’ont pas semblé avoir vécu douloureusement les décisions qu’ils ont mises en œuvre, celles-ci ont dévasté nombre de salariés mais aussi des syndicalistes et des médecins du travail.

« Les constats, les alertes individuelles ont débuté fin 2006. Les médecins du travail ne disposaient pas de moyens d’alerte comme ceux d’aujourd’hui mais des rapports d’activité faisaient état de signes sanitaires graves dans l’entreprise. Stress, désarroi, troubles anxio-dépressifs, une situation qui m’inquiétait. Les enquêtes montrent que si vous augmentez le niveau de stress et qu’il y a un manque d’écoute, il y a un risque de crises d’angoisses et de dépressions, et d’idées suicidaires. Nous avons fait des propositions mais n’avons pas été entendus. Il y avait un climat d’instabilité et d’insécurité permanent, de l’ordre de la trahison de la confiance. (…) Le langage de la Direction transforme les professionnels en simple ustensile dénué d’intelligence. »

La Direction met en place un projet de cellules d’écoute et médiation régional, au printemps 2007 (chacune regroupe une DRH, une assistante sociale, des salariés recrutés pour leur qualité d’écoute, et un médecin.  L’idée est qu’ « il ne faut pas laisser ce champ aux syndicats, d‘autant plus qu’ils ont créé l’Observatoire ! On y demande de violer le secret médical. Une formation est mise en place pour tous les médecins du travail sauf moi (…). Wenès vient surveiller la docilité des médecins. Les médecins qui critiquent sont convoqués, leurs valeurs ne sont pas en concordance avec les valeurs de l’entreprise, il vaut mieux qu’ils la quittent. Le Conseil de l’Ordre des médecins a émis des réserves sur ces cellules d’écoute. »

« J’ai fait l’objet d’attaques systématisées. Il y avait des ordres de Wenès, qu’on me rende la vie impossible. En 2008, je suis épuisé, j’ai des problèmes de santé, les salariés de mon secteur sont systématiquement attaqués (il s’arrête, pris par l’émotion, sa voix tremble), chaque fois que j’essaie de les aider, ils se font attaqués. Je quitte FT, je démissionne. »

C’est sur ce dernier témoignage, qu’après plus de cinq heures de séance (la Juge ayant averti, « je suis une vraie chamelle »), la salle se vide. Je me sens un peu sonnée, Je crois que je vais regarder et considérer autrement les syndicalistes et les acteurs de la santé au travail qui se mobilisent dans les entreprises.

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